Qui n’a pas souhaité son anniversaire à son animal de compagnie ou lui avoir offert un cadeau pour son petit Noël ? Vous faites ce qu’on appelle de l’« anthropomorphisme »… C’est grave, docteur ?
« L’anthropomorphisme, c’est quoi ? »
Allez, un peu d’étymologie ! Le mot « anthropomorphisme » vient du grec ancien : anthrôpos, « l’homme, l’humain » et morphê, « la forme ». L’anthropomorphisme consiste donc à conférer à des animaux des caractéristiques, des pensées ou des sentiments humains. Nous projetons sur notre animal nos comportements, nos sentiments, nos désirs, nos concepts humains. Il est alors porteur d’une valeur inconsciente pour nous : un compagnon, un enfant, la protection, la force, la reconnaissance sociale avec l’acquisition d’une race à la mode, la recherche d’une bonne action en adoptant un animal abandonné… L’animal peut aussi être pour nous la compensation d’un « deuil » au sens large, c’est-à-dire d’une perte irréparable. Il va alors servir de substitut, notamment à un enfant. Quand un propriétaire s’amuse à habiller son animal d’habit de bébés ou à l’orner de nœuds, il répond exactement à ce besoin. Nous pouvons croire que cela n’a pas d’importance ni d’incidence. C’est rarement le cas ; l’animal, ne nous y trompons pas, se sent inconsciemment nié dans son identité, celle d’un animal et non d’un humain ! Plus encore, en en faisant de véritables poupées, l’humain, non seulement l’infantilise mais il le réifie.
De plus, la miniaturisation des races de chiens est une autre façon d’infantiliser nos compagnons. La néoténie, la persistance des caractéristiques juvéniles (allures, comportements) a été spécialement recherchée chez ces races et on a même cherché à rappeler des caractéristiques de bébés humains. Ces chiens émettent ainsi des signaux inconscients vers leurs propriétaires, déclenchant des réactions parentales innées.
Par ailleurs, l’anthropomorphisme est même souvent pratiqué dans le cadre de l’éducation canine. Quand un chien est récompensé par de la nourriture lors d’un exercice, les critères sociaux de l’espèce sont alors mis de côté ; le rapport est faussé car le chien n’obéit pas pour la relation mais pour la nourriture ! Le chien obéit, certes, par intérêt, mais n’est pas soumis ! L’obéissance est feinte. En effet le chien comme le chat sont capables d’instrumentalisation, c’est-à-dire d’adopter un comportement qui leur permettra d’obtenir leur but, par exemple la nourriture. De même, autoriser l’accès aux repas humains au chien relève d’une conception anthropomorphique (détente, convivialité, vie de « famille ») qui ne tient pas compte de son organisation sociale. En effet la permissivité excessive, par rapport aux critères sociaux du chien, dont nous faisons parfois preuve est contradictoire dans son esprit par rapport à l’autorité que nous montrons par ailleurs. Pour son équilibre, il faut nécessairement au chien une position hiérarchique claire ; pour le nôtre, il vaut mieux qu’il nous soit soumis !
Anthropomorphiser son animal de compagnie c’est également lui prêter des sentiments humains comme la jalousie ou la culpabilité. Le chat principalement est souvent victime d’un certain nombre de clichés anthropomorphiques. On dira, par exemple, que s’il urine sur les affaires de mon nouveau conjoint c’est qu’il est « jaloux ». Plus simplement, le chat est déstabilisé par cette nouvelle présence et il se sert de son urine pour marquer son territoire ou se réassurer, l’odeur lui rappelant celle du nid familial de ses premières semaines. De même, si mon chien exprime une tête piteuse parce qu’il a commis une « bêtise », ce n’est pas par sentiment de culpabilité, mais plus vraisemblablement parce qu’il anticipe mes réactions, vraisemblablement par ses grandes capacités à lire les signaux non verbaux et paraverbaux de l’être humain.
Anthropomorphiser son animal de compagnie est en définitive d’abord lui refuser sa nature animale, sa différence. C’est aussi pour l’homme refuser sa propre animalité et par là-même affirmer sa prétendue supériorité et une vision anthropocentrée, que l’on peut retrouver dans la « course » à la race ‒ qui n’existe que par rapport aux animaux domestiqués par l’homme –, ce désir de maîtrise absolue sur la nature et sur les animaux. Dans le même ordre d’idée, les pedigrees, les concours « de beauté » d’animaux de race perpétuent cette idée de la race « pure » ( !). Or la recherche scientifique montre que la notion de « race » fragilise une espèce, car elle empêche les croisements et fragilise la santé des animaux sur le plan génétique.
Les conséquences néfastes de l’anthropomorphisme
En considérant son animal pour ce qu’il n’est pas – un humain – son propriétaire attend qu’il pense et se comporte comme un être humain, ce qui provoque de l’incompréhension avec un être dont il ne comprend pas les actes. C’est ainsi que l’animal est puni, voire abandonné parce que ses réactions sont mal interprétées.
A contrario, du point de vue de l’animal, du chien en particulier, l’humain adopte des attitudes contradictoires selon les codes de l’espèce, ce qui provoque de la frustration chez lui, voire des comportements indésirables, qu’on appelle « comportements adaptatifs ». L’humain a rapidement tendance à qualifier de « troubles pathologiques », ce qui ne sont que des réponses de l’animal à ces frustrations importantes, proches de nos névroses humaines, et générées par un environnement qui n’est normalement pas celui de son espèce.
Nous voyons donc que projeter de manière exacerbée une identité humaine sur son animal peut entraîner incompréhensions et difficultés dans la relation.
L’illusion anthropomorphique :
Un animal n’est pas un humain et ne pense pas comme un humain. Le fonctionnement de leur cerveau est différent. L’intelligence de l’animal est instinctive et contextuelle. L’animal vit essentiellement dans le présent et reste lié à son environnement et à la proximité immédiate des choses et des êtres, des « objets », au sens psychanalytique. L’intelligence de l’humain est aussi instinctive et contextuelle, mais possède en outre une dimension conceptuelle, qui se manifeste notamment par le langage. Celui-ci nous permet de nous référer à quelque chose d’absent.
Par ailleurs, chaque animal vit dans un monde mental bien particulier, que l’éthologue Jacob VON UEXKULL a désigné sous le terme d’unwelt. Dans ce monde mental, les sens privilégiés ne seront pas forcément les mêmes selon les espèces. L’homme utilise essentiellement sa vue, alors que le chien utilise avant tout l’odorat. Le chat privilégiera plutôt la différence de vitesse, ce qui explique sa capacité à distinguer une proie en mouvement. La vision du monde n’est donc pas identique selon les espèces et nous ne pouvons pas tout ramener à la nôtre ! A ce titre, les comportements des animaux n’ont pas forcément les « intentions » que nous leur prêtons.
De même, ils n’ont pas les considérations morales qui sont les nôtres ; il faut donc éviter de projeter nos codes moraux sur nos animaux. Ainsi, les propriétaires vont avoir tendance à séparer deux chiens se flairent l’anus ou le sexe, au risque de les frustrer d’une ritualisation sociale qui pour eux est « normale » puisqu’elle leur permet de collecter des informations précieuses sur l’autre individu.
Pour un anthropomorphisme « intelligent »
Vouloir anthropomorphiser nos animaux de compagnie peut, nous l’avons vu, constituer un écueil, mais relève aussi d’un certain bon sens. Chat, chien et humain sont des mammifères disposant d’un mode de fonctionnement, ne serait-ce que cérébral ou physiologique, très voisin. Dans Sous le signe du lien, B. CYRULNIK insiste d’ailleurs sur la capacité de communication interspécifique de l’animal1. Nous savons que nos compagnons à quatre pattes sont sensibles aux tonalités de nos paroles, à nos gestes, qu’ils peuvent comprendre nos émotions et certaines de nos intentions. Le chat a « inventé » le miaulement pour communiquer avec l’homme, puisqu’il ne miaule normalement pas entre congénères adultes. La communication inter-espèces est donc réelle. A ce titre, l’anthropomorphisme semble légitime.
Par ailleurs, l’être humain s’est pourtant échiné à trouver « des » « propres de l’homme » : le rire, l’utilisation d’outils, la morale, la politique (voir Politique du chimpanzé de Frans DE WAAL), ou encore l’art, qui ont été les uns après les autres mis à bas par les éthologues, preuve que l’humain n’est qu’un animal comme les autres. C’est ainsi que Dominique LESTEL a pu écrire : « le refus de tout anthropomorphisme conduit à établir a priori une distinction radicale entre l’homme et l’animal »2. Plus encore, c’est le questionnement anthropomorphique qui a permis ces avancées scientifiques : les animaux peuvent-ils faire preuve d’empathie ? créent-ils des liens sociaux ? peuvent-ils ressentir de la frustration ? existe-t-il des cultures animales ?… Ne serait-ce que la simple question : « les animaux sont-ils intelligents ? »
En conclusion, l’anthropomorphisme peut nous aider à mieux appréhender l’Autre qu’est l’animal, mais il nous faut aussi prendre du recul par rapport à nous-mêmes pour l’aimer et le respecter pour ce qu’il est vraiment, une espèce différente de la nôtre, avec laquelle nous pouvons communiquer et interagir, et non pour ce que nous voudrions qu’il soit. J.P. DIGARD nous propose ainsi, ce qui pourrait être considéré comme un nouvel humanisme : « Après avoir, durant des millénaires, traités tantôt les hommes comme des animaux, tantôt les animaux comme des hommes, le moment n’est-il pas venu de songer à traiter plus raisonnablement les uns et les autres pour ce qu’ils sont, dans le respect bien compris de la vie et des êtres ? »3.
1CYRULNIK Boris, Sous le signe du lien, Librairie Arthème Fayard / Pluriel, 1989, 2016, p.56.
2LESTEL Dominique, Les Origines animales de la culture, « Champs essais », Flammarion, 2001, 2003, p.48.
3DIGARD Jean-Pierre, L’Homme et les animaux domestiques, Librairie Arthème / Fayard, 1990, 2009, p.256.
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