Nos animaux de compagnie savent-ils communiquer avec nous ?
Penser que notre animal nous comprend n’est-ce pas un travers anthropomorphique ? N’avons-nous pas tendance à surinterpréter la communication animale ?
L’animal, chien comme chat, se développe selon un schéma propre à son espèce. Il obéit à des règles précises de communication, innées et héréditaires, qui lui sont inculquées notamment dès le début de l’étape de socialisation par sa mère, qui va initier le processus d’identification à son espèce. De ce fait, l’animal ne comprend pas l’homme ; il cherche à communiquer avec lui, certes, mais ne le comprend pas.La communication entre les deux peut donc s’avérer problématique.
Par ailleurs, de nombreux humains communiquent avec leur chien ou leur chat comme s’ils s’adressaient à un membre de leur propre espèce. Ils vont donc utiliser la communication verbale de manière prépondérante. Il semblerait d’ailleurs que ce comportement anthropomorphique se retrouve plus fréquemment chez les propriétaires de chats ! Une étude de VOITH en 1985 rapportait que la plupart des propriétaires de chats avouaient leur parler comme à un enfant et en 2019, une étude de SCHOLTZ confirme que les propriétaires de chats prennent une voix plus aiguë avec leurs animaux que lorsqu’ils s’adressent à d’autres humains. Cependant SCHOLTZ a mis en avant l’importance du paraverbal dans la communication humaine et qu’ainsi faisant les humains insistent sur une intention (tendresse, contentement…). A l’inverse, des personnes non aguerries aux animaux ne prendront peut-être pas forcément une tonalité adaptée ou une posture jugée « amicale » par l’animal. Le chien et le chat reconnaissent en effet d’emblée le non-verbal et le para-verbal, avant le verbal qui est pour eux comme une « langue étrangère ». De ce fait, l’humain doit être vigilant avec les signaux visuels qu’il envoie, au chien notamment quand il veut se faire obéir, qui doivent être en cohérence avec son langage verbal. Sa posture est également de première importance. Si le maître envoie des signaux contradictoires à ses ordres, le chien privilégiera le langage non-verbal, celui qu’il utilise en priorité pour communiquer avec ses congénères. Il convient donc d’être en phase avec les ordres verbaux et le para-verbal et le non-verbal. Si le maître n’est pas convaincu que son animal exécutera l’ordre qu’il a donné, celui-ci le sentira à coup sûr ; c’est ce qu’on appelle « l’effet Pygmalion ». A ce titre, le rôle du comportementaliste est de faire prendre conscience au maître de tous les signaux qu’il envoie malgré lui en direction de son animal. De plus, le vocabulaire utilisé pour s’adresser à l’animal doit être toujours identique. On ajoutera au vocabulaire l’intonation adéquate et adaptée à sa personnalité. Le chien comme le chat sont davantage sensibles à la prosodie du discours qu’au mot en lui-même. Ils distinguent mieux des syllabes que des mots dans leur globalité. Ils sont capables de distinguer un mot si celui-ci est prosodiquement assez nettement différenciable d’un autre. De plus, il semblerait que la première syllabe du mot influe le plus sur sa compréhension par l’animal. En outre, l’équipe du professeur FUKUZAWA, en 2006, a montré que certains chiens avaient du mal à répondre à un ordre connu mais enregistré sur magnétophone, auquel ils obéissent normalement en présence d’un humain. Il semble donc clair que le mot seul et même l’intonation ne suffisent pas au chien, lequel prend en compte d’autres facteurs.Ainsi l’animal n’associe pas forcément le mot correspondant à un objet désigné, le signifiant au signifié. Les chiens semblent plus facilement répondre à des ordres concernant des changements de position du corps (« assis », « debout », couché », « au pied »…), même si l’ordre est donné par un humain dissimulé dont ils n’entendent que la voix. Ils sont davantage en difficulté lorsqu’on leur demande d’exécuter une action avec un but précis. Nos animaux familiers ne comprennent donc pas toujours nos signaux, en particulier linguistiques, ce qui peut être source de malentendus, que le comportementaliste doit être en mesure d’interpréter et de dissiper.
Nos animaux comprennent malgré tout un lexique humain parfois étoffé. La chienne border collie Chaser était capable de connaître précisément le nom de chacun de ses 1022 jouets ! Des chercheurs de l’Institut Max-Planck à Leipzig ont étudié un autre border collie : Rico (1994-2007) et en ont publié leurs conclusions dans la revue Science en juin 2004. Il connaissait 200 mots, mais était également capable d’apprendre un mot nouveau par un processus d’inférence immédiate appelé « encartage rapide » : si Rico était envoyé dans une pièce chercher un objet inconnu entre plusieurs connus, il en déduisait logiquement que l’inconnu était l’objet demandé et était capable ensuite de retenir le mot, sans aucun rappel, quatre semaines plus tard. Ce processus correspond à la démarche cognitive d’apprentissage lexical de l’enfant humain. Depuis la publication de cette étude, d’autres études, portant essentiellement aussi sur des borders collies, ont recensé chez eux un lexique allant de 80 à 300 mots. Ces études confirment que des espèces différentes de la nôtre peuvent comprendre un certain nombre de mots de notre langage. Ce don pour nous comprendre pourrait s’expliquer par le fait qu’elles ont été sélectionnées pour comprendre les intentions humaines. Leur capacité à s’adapter à notre espèce est aussi ce qui permet la survie de la leur.
Plus encore, une étude très récente a utilisé l’électroencéphalographie (EEG) pour mesurer l’activité cérébrale de 27 chiens quand ils entendent et voient leur maître (image télévisée) prononcer des mots qu’ils connaissent. Les chercheurs ont observé que les chiens ne réagissaient pas de la même façon si on leur montrait le jouet qui correspondait au mot prononcé ou un autre jouet. Le signal cérébral qu’ils émettaient dans ce dernier cas se rapproche de « l’effet N400 », signal que les humains émettent lorsqu’ils entendent des mots ne correspondant pas à leurs attentes.Les chercheurs en ont conclu à la capacité des chiens à la compréhension référentielle : c’est-à-dire qu’ils seraient capables de former une image mentale des objets auxquels les mots humains font référence. Ils auraient donc la capacité de « récupérer mentalement l’image ou le concept de l’objet auquel ce mot se réfère1 ». La capacité de relier des symboles linguistiques, les mots, aux objets réels est une caractéristique fondamentale du langage humain, qui permet la communication. Toutefois, les chercheurs ont relevé que les chiens ne traitaient vraisemblablement pas les mots comme le font les humains, adultes ou enfants, qui font correspondre les noms d’objets à des catégories ; les chiens, eux, les individualisent.
Plus encore, la chienne Sofia, étudiée par le zootechnicien brésilien Alexandre PONGRACZ-ROSSI et par l’éthologue César ADES, sait utiliser un « keyboard », sorte de clavier numérique simplifié qui lui permet de répondre aux consignes humaines, en utilisant la patte. Ce clavier comporte huit touches désignant des mots entendus par Sofia en portugais et correspondant à des activités apprises ou à des objets : passear (se promener), carinho (être caressé), brinquedo (jouet), agua (eau), comida (nourriture), casinha (panier) et xixi (faire pipi). La huitième case, blanche, n’a pas de signification. Sofia exprime donc à l’aide du keyboard son désir du moment et symbolisé par des formes géométriques. Si on change la place des items, le taux d’erreurs de Sofia n’est pas plus élevé. Sofia comprend des phrases de type action-objet (exemple : « Va chercher jouet ») et de type action-localisation dans laquelle l’action est désignée verbalement et le lieu par le geste. Si elle s’adresse à un expérimentateur, celui-ci lui demande d’utiliser le keyboard, ce qu’elle fait donc à l’aide de sa patte. Sofia semble aussi capable d’apprendre des concepts et de généraliser. Ainsi le mot « jouet » correspond à des objets les plus divers (peluches, anneaux en plastique, balle, pointeur laser, etc.). Elle a ainsi pu désigner un cobaye, qu’elle n’avait jamais vu auparavant et donc encore moins mangé, sous le vocable « nourriture ».
Nos animaux familiers ont développé, au fil de siècles de vie à nos côtés, la faculté de nous décoder. Les chiens sont capables d’utiliser chez les humains des indices leur permettant de les aider à résoudre un problème, en particulier trouver de la nourriture. Brian HARE et Michael TOMASELLO, notamment, ont ainsi montré l’aptitude des chiens à comprendre « le pointing », c’est-à-dire la direction indiquée par le doigt de l’humain. Le chat est lui aussi capable de comprendre le « pointing », mais également de le suivre afin de trouver de la nourriture, comme l’a montré l’équipe hongroise d’Adam MIKLOSI. Toutefois, pour tester le caractère référentiel du pointing et sa compréhension, MIKLOSI et son équipe ont mis en place une expérience dans laquelle le geste cesse avant que l’animal puisse se diriger vers l’endroit indiqué2. Seuls les animaux comprenant que le geste effectué est « à propos » d’un objet pourront réussir le test. De tous les animaux domestiqués testés, seul le chien réussit l’épreuve. Il existe donc chez le chien une capacité référentielle associée à des gestes humains. Le pointing est un geste commun à toutes les sociétés humaines. De plus, le chien semble porter une attention toute particulière à la main chez l’homme. Cette aptitude canine semble donc résulter d’une adaptation sélective de l’espèce au contact de l’homme. Brian HARE et Michael TOMASELLO ont également montré l’aptitude des chiens à interpréter la direction du regard des humains. A la différence des chiens, si les chimpanzés comprennent le pointing, ils ne sont pas capables, ainsi que le loups, de suivre une indication du regard. Le chien, ainsi que l’a montré les études de l’équipe hongroise de Viktoria SZETEI, préfère même suivre les consignes gestuelles de son propriétaire plutôt que de faire appel à ses propres capacités olfactives. Par ailleurs, les chiens savent utiliser leur propre regard : comment attirer l’attention des humains, comment formuler une demande et comment « se faire pardonner ». Avec le regard, ils utilisent le contact visuel, l’orientation des yeux, le regard tourné alternativement entre le visage de l’humain et l’objet suscitant leur attention, ce que ne sont pas capables de faire les autres animaux et l’humain avant 9 mois. Ils savent initier les interactions avec les humains par des jeux de regards, ce que les humains font entre eux pour initier une communication. D’ailleurs un chien rapportera toujours à son maître un jouet par devant et non par derrière. Des expérimentateurs ont montré à des chiens, en l’absence de leur propriétaire, de la nourriture, qu’ils ont ensuite placée hors de leur portée. A l’entrée de leur humain, les chiens ont, dans la grande majorité du temps, jeté des regards alternativement entre l’endroit où était cachée la nourriture et leur propriétaire. D’autres expériences ont également signifié que les chiens, lorsqu’ils étaient en difficulté dans l’exécution d’une tâche, par exemple tirer sur une corde reliée à de la nourriture enfermée dans une cage, lorsque la corde se trouvait attachée aux barreaux, cherchaient le regard de leur maître. Dans la même situation, des loups socialisés par l’être humain ne sollicitent pas leur « référent humain »3. Les chiens vont, de plus, chercher à solliciter une personne dont le regard est visible. Ainsi, des expériences ont montré que les chiens, à la différence des primates, ne cherchaient pas à solliciter un humain avec un seau sur la tête, un livre dissimulant son visage ou avec un bandeau sur les yeux.Ils comprennent que le regard est signe d’attention mais aussi de savoir.
Dans une expérience, des chiens avaient reçu l’ordre de se coucher, dans trois situations différentes :
- L’humain reste debout face au chien et le fixe du regard. Le chien obéit.
- Le maître va s’asseoir dans un fauteuil et regarde la télévision. Le chien obéit quelques secondes et se lève.
- Le propriétaire s’en va. Le chien désobéit rapidement.
Les chiens évaluent donc le niveau d’attention de l’humain et comment ils peuvent agir en conséquence. Toutefois, le contexte joue un rôle primordial. Une même expérience, mettant en jeu de la nourriture, voit le jeu d’obéissance du chien s’abaisser. Chaque propriétaire sait que le chien, mais aussi le chat dans une moindre mesure, est constamment à la recherche de notre regard. On comprend alors pourquoi le fait de regarder notre chien peut agir comme renforçateur d’un comportement, ce dont le maître – et le comportementaliste – doit avoir conscience. Un loup apprivoisé ne regarde pratiquement jamais le visage de son maître. Le chien y lit constamment des informations. En effet, à force de nous observer et de décrypter nos attitudes, les chiens en sont venus à nous imiter et à anticiper nos actions. C’est ainsi qu’ils peuvent facilement se coordonner avec « n’importe quel » humain. Cette connexion entre nos deux espèces est devenue instinctive, puisqu’elle se retrouve jusque dans le bâillement. En effet, les bâillements humains font bâiller la plupart des chiens, ce qui n’est valable aussi a priori que pour les chimpanzés. En outre, la concentration d’ocytocine, surnommée « hormone du plaisir », « du bonheur » ou « de l’attachement », augmente parallèlement (d’environ 30 %) chez l’humain et le chien pendant leurs interactions. De même, nous nous calquons sur nos chiens, nous les imitons aussi ; on parle alors de « comportement allélomimétique ». On compare l’attachement du chien pour son propriétaire à celui du jeune enfant pour sa mère. Les chiens savent différencier les émotions humaines et y sont sensibles. Cette contagion des activités, selon certains chercheurs, pourrait traduire une sorte de proto-empathie4. Les chats aussi semblent capables de reconnaître les émotions humaines et préfèrent voir les humains qu’ils connaissent exprimer des émotions positives. Ils savent donc s’adapter à nos états émotionnels. Des chercheurs de l’université de Milan ont réalisé une expérience avec une vingtaine de chats et leurs propriétaires. Ils ont placé chaque chat dans une pièce dans laquelle était branché un ventilateur électrique, en compagnie de leur humain. Ils ont ensuite demandé à certains humains d’exprimer des émotions positives (visage détendu, voix enjouée) en se rapprochant du ventilateur, tandis que d’autres devaient exprimer des émotions négatives (visage inquiet, ton furieux, mouvement de fuite face au ventilateur). 79 % des chats prirent leur propriétaire comme référence, regardant alternativement l’humain et le ventilateur. Suivant l’émotion exprimée, certains modifièrent leur comportement. Les chats interagissaient également davantage avec l’humain quand celui-ci exprimait un mal-être, montrant ainsi qu’ils pouvaient ressentir une forme d’empathie. Cependant, quand leur propriétaire se dirigeait vers l’« objet effrayant », très peu de chats le suivirent. Donc, le chat peut ressentir les émotions de son humain, adapter son comportement en fonction, mais, en cas de danger, le chat aura tendance à fuir – sans doute parce qu’il est prédateur mais aussi proie dans la nature –, alors que le chien comme le petit-enfant auront tendance à suivre leur figure d’attachement. De plus, le chien se caractérise aussi par son désir de protéger – de se protéger lui-même, son clan ou son territoire. A la différence du chat, le chien est dans une relation de dépendance affective vis-à-vis de son humain, allant jusqu’à préférer sa compagnie que celle de ses congénères, comme le relèvent les études de MIKLOSI5. En ce qui concerne le chat, il n’y a pas d’ « anthropocentrisme » ; il intègre l’homme dans son réseau relationnel, dans son territoire, sans en faire le « centre » de son univers.
De manière certes approximative peut-être parfois, chiens et chats savent donc comprendre le langage humain. Cependant, ils vont être sensibles à notre voix, nos intonations, nos gestes, au contexte, tout le non-verbal qui entoure le comportement. Ainsi, le « maître » peut indiquer involontairement, malgré les paroles prononcées, par leur intonation, s’il s’attend ou non à être effectivement obéi. Le chien comme le chat sont sensibles aux tonalités et aux gestes de l’homme et comprennent ses émotions et pour une bonne part ses intentions. Ils peuvent par ailleurs comprendre, nous l’avons vu, la signification de certains mots ou de certains actes. En vivant parmi nous, chiens et chats ont appris à nous « lire », à comprendre en particulier le « pointing » et l’intentionnalité de notre regard. La communication de l’animal avec « son » humain ne passe donc pas en priorité par le langage. L’animal comprend avant tout un contexte qui dépend aussi de la qualité de la relation qu’il entretient avec l’humain. Le rôle du comportementaliste canin ou félin est ainsi d’aider le propriétaire à décrypter ce contexte.
1 LOUVET Brice, « Des chercheurs font une découverte étonnante sur les chiens », 26 mars 2024, https://sciencepost.fr., p.2.
2 MIKLOSI, 2007, pp.183-184, cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, éd. Le Pommier / Humensis, Paris, 2021, pp.245-246
3 MIKLOSI, 2007, pp.183-184, cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, éd. Le Pommier / Humensis, Paris, 2021, pp.240-241.
4 Joly-Mascheroni R.M., Senju A. et Sheperd A.J., 2008, cité in CHRISTEN Yves, L’animal est-il une personne ?, Flammarion, 2009-2011, p.245
5 MIKLOSI, 2007, p.165 et p.210-212, cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, éd. Le Pommier / Humensis, Paris, 2021, pp.204-205
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