Agressivité et agression


Quelle différence ? Quels en sont les manifestations et les causes ?

Konrad LORENZ désigne l’agressivité par « l’instinct de combat »1. L’agressivité est nécessaire à l’établissement de toute relation sociale et par là-même à la survie de l’espèce. En ce sens, elle désigne une disposition par laquelle un être vivant peut obtenir la satisfaction de ses besoins vitaux, notamment les besoins alimentaires et sexuels. L’agressivité est donc une tendance sociale normale concernant la défense ou l’acquisition d’un territoire, la défense d’un rang hiérarchique, l’instinct de reproduction, la satisfaction de besoins biologiques. Selon LORENZ, l’homme ne dispose pas de mécanismes inhibiteurs de l’agressivité – on le voit bien sur les réseaux sociaux ! – dévolus à beaucoup d’autres espèces, notamment aux carnivores.

Chez l’animal, les manifestations de l’agressivité vont se caractériser par différents comportements (comportements conflictuels ou ambivalents : activité de substitution ou de redirection ; comportements d’apaisement ; de marquage ; de menace ; de mise à mort ; territoriaux). La fonction première de ces comportements est la mise en garde. Le fait de montrer les dents, de grogner ou de pincer sont des marques d’agressivité, mais on considère comme de « l’agressivité passive » tout acte de désobéissance au maître ; l’appropriation du territoire : occupation du canapé, par exemple ; la maîtrise des promenades en laisse ; les fugues. Ces symptômes d’agressivité peuvent aussi être couplés avec une série de comportements d’anxiété. Un chien va ainsi pouvoir montrer les crocs à quiconque osera s’approcher de son panier. Cependant, un chien qui occupera le canapé ou le lit aura un comportement qu’on pourra qualifier « d’agressif » dans le sens où il s’agit d’un comportement de revendication de dominance. Il est problématique seulement dans le cadre de la vie du chien parmi les humains. Les symptômes agressifs ont donc un forte part de subjectivité, d’interprétation, selon leur intensité et leur récurrence.

L’agression est le passage à l’acte. Généralement on considère que, chez le chien, cela passe par la morsure. L’agression est en elle-même le symptôme qui montre que l’individu en question a été incapable de gérer sa relation à son environnement, que son seuil de sensibilité a été dépassé et que la seule issue était le passage à l’acte, donc l’agression, laquelle est observable par l’environnement.

Les comportements agonistiques concernent les comportements agressifs (menace, attaque, défense) mais aussi de fuite. Ces comportements sont intimement liés lors des conflits. L’agression peut en effet être motivée par un mélange d’agressivité et de fuite chez un individu. L’agression a alors lieu lorsque l’animal se sent acculé, sans possibilité de fuir. K. LORENZ2 fait la description caractéristique des muscles faciaux du chien, tiraillé entre la pulsion de fuite et celle de l’agression. Il explique que la mimique dite de « menace » fait intervenir la peur. L’agressivité, chez le chien, comme chez bien d’autres espèces, dont la nôtre, repose effectivement souvent sur la peur, alors que l’agression a lieu en absence de peur.

Les symptômes d’agressivité ou d’agression peuvent être regroupés ainsi :

– des manifestations agressives généralisées : l’animal peut attaquer tout ce qui passe à sa portée, humains ou autres animaux ;

– des manifestations agressives spécifiques, tournées vers certains objets uniquement : enfants, certains adultes, joggers, voitures, vélos, congénères…

– des manifestations agressives dirigées sur le maître uniquement ;

– des manifestations agressives localisées, axées seulement sur la défense exacerbée du territoire, ou sur une position de retrait (chien réfugié sous un meuble, par exemple) ;

– des manifestations agressives de contexte dues à la peur, à la surprise ;

– des manifestations agressives dont l’origine est la douleur suite à un mouvement particulier de l’animal. Ce cas nécessite d’emblée une consultation obligatoire chez le vétérinaire.

Les agressions sont toujours précédées d’avertissements ritualisés, sauf dans le cas de sujets désocialisés qui agressent sans signaux précurseurs. Une séquence comportementale agressive normale comporte de deux à quatre étapes chez le chien : la 1ère étape est constituée par les avertissements (aboiements, grognements, retroussement des babines : « sourire », raidissement du corps, léchage de truffe rapide et répété…) ; elle est suivie d’une pause (2e étape) qui correspond au temps d’analyse de la situation par l’animal. Eventuellement, si le chien perçoit un danger, il peut passer à l’étape 3, celle de la morsure, normalement suivie de la phase d’arrêt (4e étape : lâcher spontané). Chez le chat, on peut retrouver ces quatre étapes. Les avertissements peuvent être : raidissement du corps, oreilles dressées, balancement de la queue, yeux exorbités, feulement caractéristique, queue haute… L’étape 2 (pause) peut être plus courte. L’étape 3 consiste en l’attaque, la griffure voire la morsure. Sur l’offensive, le dos est rond, la queue hérissée et les membres sont raides, le chat se grandit pour impressionner son adversaire ; il peut éventuellement chercher à attaquer. Sur la défensive, les oreilles sont plaquées, le poil est hérissé et le corps est au contraire ramassé. Le chat peut attaquer s’il se sent acculé. D’autres symptômes peuvent être associés : vomissements, comportement impulsif, des comportements de substitution (comme des léchages permanents) susceptibles d’évoluer en anxiété permanente.

Une séquence comportementale agressive modifiée va « griller » des étapes : ainsi l’animal pourra passer directement à la morsure (étape 3), sans avertissement ni pause, ou passer directement de l’avertissement à la morsure (pas d’étape 2, de pause) ou pas de phase d’arrêt (étape 4).

Il faut considérer le comportement agressif normal et le comportement agressif anormal. Le comportement agressif normal se marque par une durée appropriée (courte), une sévérité appropriée (peu sévère généralement), une fréquence appropriée (selon le besoin). Le comportement agressif anormal, inapproprié, se caractérise au contraire par une durée, une sévérité et une fréquence excessives pour les circonstances.

Toutes les agressions ne sont pas systématiquement tournées vers un autre individu. Elles peuvent être redirigées vers un autre objet ou alors être retournées contre le sujet lui-même, par une maladie, une conversion somatique, des léchages, des alopécies, etc.

Différentes catégories d’agressivité peuvent être identifiées :

– L’agressivité liée à la dominance, ou agressivité hiérarchique, peut se manifester en ce qui concerne le chien, afin de préserver sa place de chef de meute, volontairement conférée ou involontairement par le « maître » humain, ou pour tenter de monter dans la hiérarchie. Une forme d’agressivité est nécessaire dans certains types de sociétés animales, afin d’éviter les combats dans le groupe, donc les agressions, et de préserver l’équilibre de cette société par la création d’un ordre hiérarchique.

– Par l’agressivité de protection, le chien protège son groupe, contre un autre animal ou une personne.

– L’agressivité territoriale est proportionnelle à la zone territoriale. En effet, plus un animal sera proche du centre de son territoire, là où il se sent le plus en sécurité et là où, peut-être aussi, il a le plus à défendre, et plus il sera agressif. Les morsures infligées dans ce cadre vont être généralement plus graves, favorisées par le facteur émotionnel. L’agressivité intraspécifique permet ainsi à un individu de défendre son territoire face à un intrus.

– Avec l’agressivité « possessive » ou de protection de ressources, le chien protège ses « ressources » : nourriture, os, jouets ou tout autre objet « de valeur » à ses yeux.

– L’agressivité est aussi à l’oeuvre dans la sélection sexuelle. Les femelles vont souvent rechercher en priorité les mâles les plus forts, potentiellement porteurs du patrimoine génétique le plus riche et susceptibles de pourvoir aux besoins familiaux et de protéger les petits. A cet égard, l’agressivité intraspécifique va permettre cette sélection sexuelle entre mâles, tout en préservant, le plus souvent, l’intégrité physique de chacun. L’agressivité intraspécifique est donc « modérée », afin de permettre la sélection sexuelle, sans nuire à l’intégrité de chaque individu. L’agressivité peut être liée aux hormones lorsque deux animaux cherchent à conquérir un partenaire.

Ainsi, souvent l’humain ne comprend pas que son chien est un animal hiérarchique soumis aux codes intraspécifiques que lui a inculqué sa mère et sa fratrie. Le contrôle et l’accès à la nourriture et au territoire, les relations et la sexualité relèvent de ces principes hiérarchiques et risquent d’être sources d’agressivité si l’humain est flou avec les codes canins.

L’agression par peur se produit si l’animal est acculé et ne peut s’enfuir.

– Elle est semblable à l’agression « défensive » par laquelle le chien attaque pour défendre quelque chose au lieu de s’enfuir.

– Par l’agression sociale, le chien réagit de manière agressive face aux autres chiens, ce qui peut être le cas de chiens qui n’ont pas été socialisés correctement.

– L’agression est dite « prédatrice » quand l’instinct prédateur du chien se généralise, sur d’autres animaux, sur des humains, sur des vélos ou sur tout autre objet en mouvement.

– Avec l’agression redirigée, comme le chien ne peut agresser directement l’objet de son hostilité, il agresse le premier objet à sa portée ou lui-même.

– Une agression peut être provoquée par la douleur lorsque l’animal est vieillissant, malade, souffrant ou blessé.

Chez le chat, il n’existe pas de comportement hiérarchique de dominance. Le chat peut aussi, s’il est habitué tôt, accepter de partager son territoire. Il n’y aura pas non plus de protection des ressources. On retrouvera sinon :

– l’agressivité provoquée par la douleur ou par irritation qui se manifeste par des grondements (feulements), des balancements de la queue et/ou des oreilles, des pupilles dilatées (mydriase). Dans l’agressivité par irritation, on peut classer le « syndrome du chat caressé-mordeur » : le chat montre une irritation à être caressé pouvant se traduire par de l’agressivité (sensibilité excessive à certains endroits du corps, lassitude…).

l’agressivité par peur, évoquée précédemment, qui peut éventuellement s’opérer sans signes préalables de menace ;

l’agressivité par prédation : le chat va attaquer les mains ou les pieds de son propriétaire, après un phase immobile d’affût.

l’agressivité territoriale (et/ou maternelle) : le chat va pouvoir attaquer en cas d’intrusion sur son territoire. Il va adopter des attitudes tantôt offensives tantôt défensives, pouvant être accompagnées de vocalises, feulements. Généralement, il va attendre un signe de faiblesse de son adversaire avant d’attaquer (mouvement de repli par exemple).

Les agressions commises par les animaux sont soit d’ordre réactionnel, soit d’ordre adaptatif, en réponse à des frustrations. Il est ainsi essentiel que le comportementaliste s’attache aux causes de l’agressivité pour résoudre le problème. Ces causes peuvent être l’incompréhension de l’humain des codes intraspécifiques qui régissent l’animal : relations humaines inadaptées voire psychopathologiques, problèmes hiérarchiques, hyperdominance, animal otage d’un conflit larvé, hyperprotection, anthropomorphisme, changements familiaux, déménagement, modification des facteurs sociaux et évolution des facteurs psychologiques (chômage, divorce, deuil…), recours inapproprié à l’éducation canine ou au « dressage ». L’agressivité peut être aussi être interne à l’animal : liée au syndrome d’Hypersensibilité-Hyperactivité : HS-HA, ou à la dépression d’involution, ou encore à des phobies. Des problèmes de socialisation peuvent encore être à l’origine de l’agressivité : des problèmes d’élevage ou une désocialisation intraspécifique et/ou interspécifique. Ainsi un chien, isolé de ses congénères pendant la période de socialisation entre la fin de la 3e semaine et la 12e semaine pourrait avoir des comportements agressifs ou en être victime de la part de ses congénères.

Chez le chat, les causes principales d’agressivité sont : modification de son territoire ou de son environnement, arrivée d’un nouvel animal ou humain, besoins essentiels non respectés, changement d’alimentation.

Le comportementaliste doit avant tout interroger le contexte en question (quand ? où ? avec qui ?), l’âge et l’historique de l’animal, afin de connaître d’éventuels comportements adaptatifs antérieurs et les solutions appliquées. Un diagnostic différentiel auprès d’un vétérinaire sera nécessaire, afin d’éliminer toute cause pathologique. Il convient en outre d’informer la famille sur les risques qu’elle encourt face aux comportements agressifs de son animal, sur les éventuels comportements d’agression redirigés vers d’autres animaux, les enfants ou tout autre personne potentiellement pouvant être considérées en « situation de faiblesse » par l’animal, sur les conduites à tenir, sur la maîtrise des relations tactiles et visuelles, sur les questions d’accès à la nourriture et territoriales.

Dans ce dernier cas notamment, une simple réorganisation de l’environnement peut s’avérer suffisante, pour le chat particulièrement. En ce qui concerne les relations humaines inadaptées – anthropomorphisme par exemple ou hyperprotection –, on peut traiter le détachement du maître. Toutes les thérapies comportementales et les techniques d’apprentissage pourront être envisagées pour retrouver la maîtrise de la relation de l’homme envers son animal (les phobies et peurs suivront une approche spécifique). Une thérapie familiale ou individuelle pourra s’avérer judicieuse. En première approche, ignorer l’animal, l’isoler est crucial.

Un mauvais diagnostic – et donc une mauvaise solution – pourra entraîner des troubles très importants, même tardifs chez le chien.

1 LORENZ Konrad, L’Agression, une histoire naturelle du mal, Champs sciences, éd. Flammarion, 1968, 2018, p. 7.

2 LORENZ Konrad, L’Agression, une histoire naturelle du mal, Champs sciences, éd. Flammarion, 1968, 2018, p. 132.

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