Un sens essentiel : l’odorat du chien et du chat

L’animal est plongé dans un monde d’odeurs qui le renseigne notamment sur le sexe de son congénère, son état hormonal, émotionnel, et même son identité. L’odorat du chat est largement supérieur à celui de l’humain mais est toutefois inférieur à celui du chien. Le chat dispose de 67 millions de cellules olfactives contre 5 millions pour l’homme et 220 millions pour le chien (avec des différences selon les espèces). On comprend ainsi facilement que le sens privilégié du chien soit l’odorat, ce qui va d’ailleurs créer une représentation différente du temps. En effet quelqu’un, présent à un instant T et absent à un instant T + 1, peut persister par la visualisation ou par l’évocation langagière dans notre souvenir ; pour le chien, et dans une moindre mesure pour le chat, il persistera plutôt par son odeur. A la différence des signaux visuels, les signaux olfactifs persistent en effet dans le temps. La perception olfactive des chiens comprend non seulement le présent mais aussi le passé (proche) et l’anticipation du futur (proche), grâce aux molécules contenues en faible concentration dans l’air que le chien (ou le chat) est capable de capter. On pense ainsi que chien est capable « d’anticiper » le retour quotidien de son maître à heure fixe par le taux de molécules en suspension dans l’air et laissées par le maître à son départ. La compréhension du monde passe ainsi en premier lieu par l’odorat chez le chien. Son cerveau analyse les différentes odeurs. A. HOROWITZ parle de « vision olfactive1 » et de « mémoire olfactive ». Le chien possède une mémoire des odeurs et sans doute pense-t-il aussi en odeurs et rêve-t-il à certaines odeurs : « Si cela n’a pour l’heure jamais été investigué, je pense que nos animaux de compagnie sont capables de se remémorer des émotions et des situations à partir d’odeurs, en particulier lorsque celles-ci sont liées à leur enfance2. » Par rapport à l’homme, le chien dispose en outre de plus de gènes servant à coder les cellules olfactives, de davantage de cellules olfactives, de davantage de types de cellules olfactives, lui permettant de détecter bien plus de types d’odeurs que nous. Il vit donc réellement dans un monde d’odeurs dont nous n’avons pas conscience. L’odeur constitue d’ailleurs un indice fondamental dans la reconnaissance des congénères. Les chiens sont capables de reconnaître leur mère jusqu’à un délai de deux ans après leur séparation, ce qui ne semble pas valable pour les membres d’une fratrie3. La persistance des odeurs dans le temps fait qu’elles sont aussi un mode de communication très efficace pour qu’émetteur et récepteur puissent communiquer à distance. Le chien va pouvoir utiliser l’urine ou les selles pour marquer son territoire ou indiquer seulement un passage. Les glandes anales recèlent également une gamme d’informations sur le sexe, la dominance, l’état de santé et émotionnel de l’animal, source précieuse d’informations lors d’une « prise de contact ». Le chat va déposer ses phéromones, source d’informations pour ses congénères sur son sexe, son état hormonal, son état de santé, par différents moyens : les griffades sur différents supports ou les sécrétions des glandes de la face qu’il dépose en se frottant sur des supports variés. Les sécrétions anales sont aussi porteuses d’informations. Le marquage urinaire, déposé par jets, est également source d’information, notamment pour les mâles.

L’odorat est assuré par plusieurs systèmes sensoriels distincts : le nerf trigéminal, des récepteurs sensoriels à l’intérieur de la cavité nasale et l’organe voméronasal Le nerf trigéminal innerve la face et joue un rôle important mais encore mal connu. Les récepteurs sensoriels dans la cavité nasale, à l’intérieur de la truffe (le septum nasal), sont recouverts d’un tissu d’une surface comprise entre 150 et 170 cm² pour un berger allemand4 contre 20 cm² chez le chat et 4 à 5 cm² seulement pour un être humain. Ces récepteurs sont équipés de poils permettant de capturer les molécules suivant leur taille. L’être humain dispose de six millions de ces récepteurs contre plus de deux cents millions pour un chien de berger et trois cents millions pour un beagle. Comme le chien, le chat possède dans le cerveau un volumineux bulbe olfactif avec une membrane extrêmement développée dont les terminaisons nerveuses lui permettent de percevoir des molécules odorantes à distance. Il va utiliser sa truffe pour percevoir la majorité des odeurs. Les récepteurs présents dans sa truffe lui permettent de transmettre directement les informations olfactives au cerveau, que ce dernier va traiter sous forme de représentations mentales. L’organe voméronasal ou organe de Jacobson, chez le chien comme chez le chat, se situe au-dessus du palais et est ouvert sur les fosses nasales. Il est connecté à une zone cérébrale : le bulbe olfactif cérébral, spécialisée dans la détection des phéromones. L’organe voméronasal possède des récepteurs, couverts de minuscules poils, permettant la détection de tous les signaux chimiques intraspécifiques et en particulier les phéromones, souvent véhiculées par les liquides, l’urine notamment. Des expériences menées par l’équipe de WALKER (2006)5 ont montré que les chiens détectaient des concentrations 10 000 à 1 000 000 de fois inférieures à celles que l’odorat humain était capable de sentir. Un chien serait ainsi capable de détecter une goutte d’un composé chimique dans une piscine olympique. Chez le chat, comme chez beaucoup de mammifères, cette utilisation de l’organe de Jacobson est un peu plus « spectaculaire » car l’animal utilise le « flehmen » : « une chaîne de réactions très reconnaissable. Le chat flaire la source olfactive (ou l’air), relève la tête, rabat ses oreilles en arrière, étend son cou et retrousse sa lèvre supérieure tout en inspirant par bouffées régulières »6, ce qui conduit les composés odorants jusqu’à l’organe de Jacobson. La détection des phéromones aurait une fonction sexuelle et aussi sociale que seuls les membres d’une même espèce sont capables de décrypter.

La reconnaissance olfactive est un processus qui se divise en deux grandes étapes chez le chat comme chez le chien. La première consiste en la catégorisation de l’odeur, c’est-à-dire relier l’odeur présente sentie à une classe d’odeurs déjà connue de l’animal (exemple : une odeur de femelle féconde). La seconde étape est l’appariement (ou « matching ») qui consiste à relier l’odeur présente sentie à la même odeur précédemment sentie ; c’est ce dernier processus qui va permettre par exemple aux chiens de suivre une piste. Cette représentation mentale pourra se trouver encodée sous forme de souvenir.

Les capacités olfactives félines et canines seraient ainsi à l’origine de certaines aptitudes animales pour nous autres « inexplicables ». L’être humain sait de manière intuitive et par expérience qu’un chien menaçant est capable de détecter notre peur. En effet, il peut détecter l’odeur de la sueur, indice de stress chez l’humain. De plus le chien semble capable de détecter l’odeur de l’adrénaline que secrète notre corps en cas de danger pour le préparer à fuir7. Entraînés, les chiens peuvent suivre des pistes olfactives laissées par des humains, reconnaître des jumeaux ou détecter de la drogue ou des explosifs, avec 90 % de réussite8. Certains chiens sont, de plus, capables d’anticiper des crises chez leur maître (épilepsie, diabète, par exemple). Ainsi une étude9 a montré que 10 % des chiens formés pour réagir aux crises de leur maître sont capables de les prévoir. Temple GRANDIN cite deux cas. Le premier cas était celui d’une femme, Connie STANDLEY, qui a été relaté par un article publié dans le New York Times en 2002. Ses bouviers des Flandres, certes dressés pour l’assister dans ses crises, savaient aussi les prévoir, et tiraient sur ses vêtements, aboyaient ou l’entraînaient vers un endroit sécurisé.L’autre cas, recensé sur le site web de l’association américaine des vétérinaires, est celui de Max qui avait appris tout seul à anticiper les crises de diabète de sa maîtresse. Quand son taux de glycémie devenait trop élevé pendait la nuit, Max réveillait le mari et l’incitait à s’occuper de son épouse10. Or, l’anticipation des crises n’avait pas pu être apprise aux chiens. Non seulement ces chiens prévoyaient la crise mais décidaient d’agir de leur propre initiative. « C’est exactement ce qui définit l’intelligence humaine : se servir de ses aptitudes perceptives et cognitives pour entreprendre et réussir des actions utiles et parfois remarquables11. » Sans doute les chiens détectent-ils des odeurs, internes au corps humain, qui nous échappent totalement.Le chat est sans nul doute capable de percevoir des odeurs semblables. Oscar était un chat, dans une maison de retraite en Angleterre, qui s’allongeait systématiquement sur le lit des résidents quelques heures avant leur mort, ce qui laissait le temps au personnel d’appeler les familles. Oscar était capable vraisemblablement de percevoir « l’odeur de la mort ». Le chat et le chien auraient la faculté de détecter certaines maladies comme le diabète et l’épilepsie, mais aussi certains cancers. Ils perçoivent en effet nos taux d’hormones12. Des chercheurs ont découvert des similitudes entre le taux de testostérone chez les hommes lors de concours d’agility et le taux de cortisol, hormone de stress, chez leurs chiens13. Certaines particularités qui sont propres à nos animaux de compagnie peuvent « compenser », d’une certaine façon, un relatif déficit cognitif.

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1 HOROWITZ Alexandra, Dans la peau d’un chien, Flammarion, 2009-2018, p.91.

2 SERRA Jessica, Dans la tête d’un chat, éd. humenSciences / Humensis, 2019, Le Livre de poche, LGF, p.71.

3 HEPPER, 1994, cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, éd. Le Pommier / Humensis, Paris, 2021, p.155.

4 cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, op. cit., p.153.

5 WALKER D.B. et alii, « Naturalistic quantification of canine olfactory sensitivity », Applied Animal Behaviour Science, 2006, vol. 97, n°2-4, pp.242-254, cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, p.153.

6 SERRA Jessica, Dans la tête d’un chat, op. cit., p.64.

7 cité in HOROWITZ Alexandra, Dans la peau d’un chien, op. cit., p.84.

8 cité in GUILLO Dominique, Des chiens et des humains, op. cit., p.155 et in GRANDIN Temple, L’Interprète des animaux, op. cit., p.324.

9 cité in GRANDIN Temple, L’Interprète des animaux, éd. Odile Jacob, Paris, 2006, pp.324-325.

10 cité in GRANDIN Temple, L’Interprète des animaux, op. cit., pp.346-347.

11 GRANDIN Temple, L’Interprète des animaux, op. cit., pp.326-327.

12 Étude pour le chien citée in HOROWITZ Alexandra, Dans la peau d’un chien, op. cit., p.168.

13 cité in HOROWITZ Alexandra, Dans la peau d’un chien, op. cit., p.168.

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