Les animaux disposent de facultés spécifiques qui ne sont pas les nôtres, qui ne coïncident pas forcément à notre conception humaine et qui parfois dépassent notre compréhension. Ces capacités perceptives propres au chien et propres au chat contribuent à ce qu’ils aient leur perception du monde, leur Umwelt.
L’Umwelt,pour reprendre le terme du biologiste et naturaliste Jacob VON UEXKULL, est le « monde propre », l’environnement sensoriel propre à une espèce et porteur de sens pour l’espèce donnée. Il est corollaire à l’Innenwelt : le monde intérieur d’un individu. C’est ainsi que Boris CYRULNIK écrit dans Les Nourritures affectives : « Un cerveau de chat ne donnera jamais un cerveau d’homme même si l’animal est élevé dans le milieu le plus humain qu’on puisse imaginer. Un cerveau de chat ne peut se représenter qu’un monde de chat, alimenté par des perceptions de chat1. » Notre univers, notre Umwelt, n’est pas le même que celui du chat ou du chien : « chaque espèce animale possède un équipement neurophysiologique très particulier qui lui permet de sélectionner et de percevoir préférentiellement dans le monde ce qui stimule le mieux2 ». Pierre JOUVENTIN écrit à ce propos : « Si nous étions des chiens, nous disserterions doctement sur l’olfaction, capacité supérieure par laquelle nous nous distinguons du règne animal. Si nous étions guépards, nous dénierions à toute espèce courant moins vite le droit de se comparer à nous. De même pour la taille si nous étions baleine3. » Pour le chat il s’agit plutôt de la différence de vitesse, d’où son aptitude à distinguer une proie en mouvement. La perception du monde est donc très différente pour chaque espèce, selon la structuration de son système nerveux, et la sélection des informations perçues va s’opérer à partir de là. L’homme ne fonctionne pas de la même façon que le chat ou le chien, ce qui va influer considérablement sur leur représentation du monde respective. Chez l’homme, la vue est de loin le sens dominant. Il va donc privilégier les éléments visuels dans son champ perceptif et considérer qu’il en va de même pour les autres animaux et notamment le chien et le chat. C’est ainsi que D. GUILLO, citant BUDIANSKY, compare l’homme à des touristes anglo-saxons qui pensent que tout le monde parle anglais ! B. CYRULNIK rappelle que le cerveau humain possède la capacité de traiter des informations relatives à des données qui ne sont pas immédiatement présentes, ce qui, par contrepoint, est beaucoup moins le cas pour l’animal, notamment le chat ou le chien. « Cette organisation cérébrale permet de comprendre que nos signaux olfactifs sont refoulés au profit de signaux visuels fortement connectés à la mémoire et à l’émotion. Elle conduit à soutenir que la signification et le sens passent d’abord par l’image, bien avant la parole. On peut comprendre, se représenter et donner sens au monde avec des images4. » Selon BUYTENDIJK, comprendre l’animal nécessite de comprendre comment il se définit entre son Umwelt, sa propre « ambiance » et son Mekwelt, son « univers subi et observé 5». L’Umwelt de l’humain est très différent de l’animal et, nous l’avons vu, entre chaque espèce. Le Mekwelt de l’humain est aussi très différent de l’animal. Selon BUYTENDIJK, l’homme ne reste pas immergé dans son monde comme l’animal, il adopte une attitude réflexive, un « point de vue ».
Il nous faut donc, pour bien comprendre nos animaux, comprendre la façon dont ils perçoivent le monde qui les entoure.
1 CYRULNIK Boris, Les Nourritures affectives, éd. Odile Jacob, 2000, p.66.
2CYRULNIK Boris, Mémoire de singe et Paroles d’homme, Librairie Arthème Fayard / Pluriel, 1983, 2010, p.47.
3 Pierre JOUVENTIN, Les Confessions d’un primate. Les coulisses d’une recherche sur le comportement animal, Belin-Pour la science, 2001, p.103, cité in CHRISTEN Yves, L’animal est-il une personne ?, Flammarion, 2009-2011, p.35.
4 CYRULNIK Boris, Les Nourritures affectives, op. cit., p.30.
5 LESTEL Dominique, Les Origines animales de la culture, Flammarion, 2001, p.253.
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