Cet article retrace l’histoire de l’approche de l’animal et de son intelligence par la pensée des philosophes et des scientifiques.
Dès le IVe siècle avant J.-C., ARISTOTE avance l’idée que l’être humain se différencie des animaux par le fait qu’il est le seul à posséder le logos : le discours, la science, la « raison » ; alors que l’animal dispose de la phronesis, c’est-à-dire l’intelligence pratique. Selon lui les animaux, en tant qu’êtres les moins rationnels, n’existent que pour bénéficier aux êtres les plus rationnels. Cette distinction entre une intelligence « rationnelle » et une intelligence pratique influence durablement la vision philosophique et scientifique de l’intelligence animale. La conception aristotélicienne est reprise durant tout le Moyen Age, notamment par l’intermédiaire de Thomas D’AQUIN, car elle conforte l’idée, relayée par la Bible que les animaux n’auraient pour fonction que de servir les êtres humains, seuls bénéficiaires d’une âme immortelle, non attachée au corps. Les philosophes stoïcienssoutiennent quant à eux que les animaux sont privés de langage et de raison, le grand principe du stoïcisme. PORPHYRE (234-305) s’oppose à cette vision. Selon lui, les animaux communiquent entre eux et avec les humains ; c’est même ce qui permet le dressage. En outre, en ce qui concerne la raison, il s’agit d’une différence de degré non d’existence.
Au XVIe siècle, l’humanisme, avec MONTAIGNE en particulier, insiste sur les notions de bienveillance et sur le « devoir d’humanité ». Les principes de cette philosophie viennent à remettre en cause l’exploitation des animaux par l’homme. C’est pourquoi « la contestation humaniste suscite la contre-philosophie la plus radicale avec DESCARTES qui soutient qu’il n’existe que des corps matériels et des âmes immortelles, qu’il est impensable que les animaux possèdent de telles âmes et qu’ils ne sont que des machines qui ne connaissent pas la douleur et qu’on peut utiliser à volonté1. » Ainsi, notamment dans la 5e partie du Discours de la méthode en 1637et plus tard dans la « Lettre au marquis de Newcastle » en 1646, DESCARTES propose sa théorie de « l’animal-machine ». Il refuse toute forme d’intelligence et de pensée aux animaux. A la suite de CALVIN, cependant, tout un courant protestant dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles proposent une relecture de la Bible pour affirmer que les animaux possèdent une âme immortelle et qu’il faut donc « combattre les cruautés inutiles2. » A l’opposé des cartésiens, coexiste un courant empiriste, avec LOCKE notamment, pour lequel les idées ne sont pas innées mais se forment par l’expérience et par les sens, ou sensualiste, avec CONDILLAC, pour lequel cette théorie de « l’animal-machine » n’est pas tenable. Ce dernier reconnaît aux animaux la capacité d’éprouver des sentiments et d’avoir des idées3. Pour ces philosophes des Lumières, l’âme animale est de même nature que celle de l’homme, matérielle pour DIDEROT, spirituelle pour CONDILLAC, VOLTAIRE ou ROUSSEAU. L’animal possède selon eux « la sensibilité, l’émotion, le langage, le raisonnement concret, la capacité d’adaptation, mais pas la réflexion, la parole, la connaissance intellectuelle ou l’inquiétude métaphysique4. » Pourtant la conception cartésienne de l’animal-machine sera largement privilégiée. A la suite de DESCARTES et de ses tenants, l’instinct a longtemps été le seul concept qui permettait d’appréhender le comportement animal, lequel aurait été déterminé uniquement de manière génétique. Par là-même, il n’y aurait aucune réflexion à la base des comportements des animaux. Cette idéologie était à la base de l’enseignement des « sciences naturelles » à l’école, jusque dans les années 1980 – au moins.
Cependant, DARWIN au XIXe siècle influencera considérablement la vision de l’intelligence animale dans De l’origine des espèces (1859) mais aussi plus tard dans L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux (1872), dans lequel il expose l’idée que les mécanismes d’évolution s’appliquent non seulement aux caractères physiques mais aussi au fonctionnement mental et aux émotions. Selon lui, les expressions humaines du visage comme la psychologie sont très proches de celles des animaux : « si considérable qu’elle soit, la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux les plus élevés n’est certaine qu’une différence de degré, et non d’espèce. Nous avons vu que des sentiments, des intuitions, des émotions et des facultés diverses, telles que l’amitié, la mémoire, l’attention, la curiosité, l’imitation, la raison, etc. dont l’homme s’enorgueillit, peuvent s’observer à un état naissant, ou même parfois à un état assez développé, chez les animaux inférieurs5. »
Ivan PAVLOV (1849-1936) est à l’origine de la théorie du conditionnement classique ou répondant ou théorie des réflexes conditionnés. Il a étudié l’apprentissage en contraignant un chien à répondre par salivation au son d’un métronome. Le conditionnement est un mécanisme fondamental dans les conduites adaptatives de toutes les espèces. L’éducation canine repose essentiellement sur le conditionnement. Il réside en un apprentissage par association de deux éléments : le signal, provenant des stimulations de l’environnement, et la réponse de l’organisme.
Dans Animal Intelligence, George John ROMANES (1848-1894), fondateur de la « psychologie comparative », avance que les activités des organismes non-humains sont analogues aux activités humaines. Sa méthode influencera elle aussi, comme PAVLOV, le béhaviorisme. Selon l’école béhavioriste, avec J.B. WATSON, puis B.F. SKINNER notamment, on ne doit prendre en compte que les données comportementales observables. Les réponses des individus ne feraient donc appel à aucun processus mental. Les animaux apprendraient exclusivement par association et par renforcement – positif ou négatif. Il suffit ainsi de décomposer un comportement à acquérir en segments simples et de « récompenser l’acquisition de chacun des segments6. » Le béhaviorisme refuse tout ce qui n’est pas directement observable et refuse ainsi toute référence à un quelconque « esprit » animal (représentations, intentions, croyances…), dans le but de rester dans l’« objectivité » scientifique.
Dans l’apprentissage instrumental, aussi appelé « apprentissage par essais et erreurs » ou opérant, pour obtenir une récompense (renforcement positif) ou pour éviter une punition (« renforcement négatif »), l’animal doit accomplir une action précise. La situation expérimentale, dite « conditionnement opérant », de la « boîte de SKINNER » ou la méthode expérimentale de THORNDIKE sont des apprentissages instrumentaux parmi d’autres. L’apprentissage instrumental est utilisé dans les techniques de dressage, avec « la nécessité, pour le sujet, d’acquérir une série, un enchaînement, de liaisons stimulus-réponse7 », « une séquence de comportements qui apparaît avec une certaine organisation et répétitivité avant l’apprentissage8 » et qui va permettre le passage à l’acte, l’action réalisée pour obtenir le renforcement souhaité : l’apprentissage instrumental à proprement parler. A la différence du conditionnement pavlovien, le conditionnement instrumental s’opère à partir de réponses volontaires de l’animal. Le sujet apprend par « essais et erreurs ». L’animal fonctionnant par réflexes conditionnés ou par essais et erreurs lors d’un conditionnement opérant, cela signifie qu’il fonctionne par association, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il est dépourvu de représentation mentale. L’être humain fonctionne également fréquemment pas association.
Dans les années 1930, les premiers éthologistes, VON UEXKULL, LORENZ, TINBERGEN émettaient l’idée que les animaux répondaient de manière instinctive à des stimuli spécifiques : les « stimuli signes ». Pour LORENZ, une bonne part du comportement animal reste animé par des « patrons moteurs fixés », déterminés génétiquement. En ce sens, l’animal « apprendrait » de manière innée. Par extension, il n’y aurait pas réellement d’apprentissage en tant que tel. L’éthologie insistait sur l’idée pour le chercheur de sortir de son laboratoire pour observer l’animal dans son milieu naturel. Néanmoins les éthologues étaient réticents à reconnaître des états mentaux et une « intelligence » aux animaux, souscrivant ainsi au « canon de MORGAN », par peur de tomber dans l’anthropomorphisme. Selon ce principe, le scientifique ne doit pas interpréter une action animale comme relevant de facultés supérieures si elle peut être interprétée comme relevant de facultés d’un niveau inférieur. Or, ce rejet de l’anthropomorphisme n’est-il pas plutôt la survivance de la vision anthropocentrique par rapport à l’animal qui a gouverné la pensée philosophique depuis des siècles ? De même, cette même idée anthropocentrique a servi et sert toujours à justifier l’exploitation de l’animal par l’homme : « une différence métaphysique qui sert à justifier l’utilisation à la fois réifiante et illimitée de l’animal9. » A ce titre, le discours « végétarien » ou « flexitarien » qui a gagné récemment en légitimité, n’est, le plus souvent, justifié que par des arguments « écologiques » de « coûts » environnementaux à des fins de préservation de NOTRE planète – la planète de l’Humain, cela va sans dire, et assez peu à des fins de respect de la vie d’autres êtres capables d’ « intelligence ». Aux débuts de années soixante, Jane GOODALL a fait scandale dans ses premiers écrits scientifiques en utilisant les pronoms personnels « he » ou « she » pour désigner les chimpanzés qu’elle observait au lieu du pronom « it ». Ainsi le spectre de l’anthropomorphisme fait d’emblée rejeter l’idée de l’existence de la pensée animale, par souci d’« objectivité scientifique ». Pendant longtemps, l’idée même de pensée animale était considérée comme une erreur scientifique. David CHAUDET reprend à ce sujet la notion de « mentaphobie (formé du latin mens, esprit, et du grec phobos, peur), forgée par Donald GRIFFIN (dans Animal minds, 2001) : « le déni de facultés mentales d’un être qui n’est justifié que par la crainte d’y voir un égal en fait ou en droit10. »
L’apprentissage par insight (einsicht en allemand) se manifeste par la découverte soudaine de lasolution d’un problème. Ce concept a été élaboré par W. KOHLER. De 1913 à 1920, il a élaboré des expériences avec des chimpanzés auxquels il laissait visibles tous les éléments nécessaires à la solution d’un problème complexe. « On a donné à un des chimpanzés de Kohler deux tiges de bambou dont aucune n’était assez longue pour atteindre le fruit placé hors de la cage (…) le chimpanzé (…), par hasard, les réunit en mettant le bout étroit de l’une dans le bout creux de l’autre. Alors le chimpanzé a sauté et s’est rué sur les barreaux de la cage pour attirer le fruit avec la longue tige11. »
Dans les années soixante, la sociobiologie, avec en particulier O.E. WILSON a proposé une approche différente en posant le gène en modèle explicatif. Un individu cherchera toujours à perpétuer ses gènes et à transmettre son génotype. Les comportements animaux – et humains – ont donc une origine génétique et résultent des effets de la sélection naturelle. Jonathan SCHULL envisage le développement d’une espèce comme un méta-organisme intelligent, capable de traiter de l’information recueillie dans l’environnement et de tenir compte des changements de cet environnement.
Dans les dernières décennies du vingtième siècle, sous l’inspiration de Donald GRIFFIN, s’est développé le courant de l’« éthologie cognitive » qui avance l’idée qu’il existe une vie mentale complexe chez les animaux. Selon GRIFFIN, l’approche béhavioriste qui étudie le comportement animal sous le simple angle stimulus-réponse ne permet pas de rendre compte de sa complexité. En effet, selon lui, un certain nombre d’actions complexes ne peuvent être expliquées par une suite de réactions purement mécaniques, mais bien par une « intelligence », témoignant d’une « conscience ». GRIFFIN n’affirme pas l’idée d’une conscience animale mais se réserve le droit d’en émettre l’hypothèse et de la tester. Ainsi a été signée en 2012 la Déclaration sur la conscience : The Cambridge Declaration on Consciousness qui affirme que la conscience n’est pas le propre de l’espèce humaine. Ces recherches sur l’éthologie cognitive ont beaucoup inspiré des expériences récentes sur l’intelligence qui ont renouvelé la vision des capacités cognitives des animaux. Les théories cognitives s’attachent à mesurer la complexité des processus mentaux mis en œuvre dans les apprentissages, avec une capacité à l’abstraction pour les espèces les plus évoluées.
1 BARATAY Eric, « L’animal sensible, une révolution née de la Révolution », p.195, in MATIGNON Karine Lou (sous la direction de), Révolutions animales, éd. Les Liens qui libèrent, 2019, pp.193-209.
2 BARATAY Eric, « Bestiaire du christianisme », p.115, in Révolutions animales, pp.109-116.
3Traité des animaux, Vrin, 2004, cité in CHRISTEN Yves, L’animal est-il une personne ?, Flammarion, 2009-2011, p.41.
4 BARATAY Eric, in Révolutions animales, op. cit., p.195.
5 CHRISTEN Yves, L’animal est-il une personne ?, op. cit., p.457.
6 GRANDIN Temple, L’Interprète des animaux, éd. Odile Jacob, Paris, 2006, p.21.
7 REUCHLIN Maurice, Psychologie, PUF, 1977-1990, Paris, p.136.
8 LE DOEUFF Patrick, « Cours d’éthologie appliquée à l’éducation canine », p.10, révision du 11 mai 2020, CEEPHAO,
9 BURGAT Florence, Animal mon prochain, 1997, p.15, cité in CHRISTEN Yves, L’animal est-il une personne ?, op. cit., p.47.
10 CHAUVET David, « Nier ces autres intelligences », p.182, in Révolutions animales, op. cit., pp.182-188.
11 MCFARLAND David, Le Comportement animal, De Boeck supérieur, Louvain-la-Neuve, 2020, p.377.
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