Apports et limites de la recherche scientifique dans l’approche de l’intelligence animale

La notion d’ « intelligence » se heurte d’emblée à un problème de définition. D’un point de vue humain, elle consiste en la capacité de raisonner, d’établir des concepts. Chez les animaux non humains, l’intelligence est intuitive et se met en œuvre essentiellement par la résolution d’un problème dans l’action, dans un certain contexte. Le concept d’« intelligence » est une abstraction humaine. Cependant, au sens le plus large, l’intelligence est la faculté de comprendre, de résoudre un problème, d’apprendre et de s’adapter, de généraliser une expérience à un autre contexte. Avec la psychologie comparée, le terme d’« intelligence animale » cède désormais plutôt la place à celui de « cognition », qui concerne davantage l’étude des processus mentaux relatifs à la connaissance.

A la suite des travaux de PAVLOV sur le conditionnement dit « classique » ou « répondant », on considère que les animaux ne sont capables d’apprendre qu’ainsi. Effectivement, la plupart des comportements animaux sont conditionnés et les processus d’apprentissage utilisés vont être fondés essentiellement sur le conditionnement. La théorie pavlovienne a aussi découvert un certain nombre de lois entrant en jeu dans le processus d’apprentissage par conditionnement : généralisation, habituation, extinction, discrimination, immersion, désensibilisation, contre-conditionnement, facilitation sociale, recouvrement, effet d’inhibition latente ou « effet Lubow », renforcements. L’école béhavioriste ne s’intéressera qu’aux données objectives, observables par l’expérimentateur et jamais à un quelconque état mental. L’apprentissage « instrumental » ou « opérant » », mis au jour notamment par THORNDIKE, est un conditionnement mais qui s’opère à partir des réponses volontaires de l’animal, par « essais ou erreurs ». L’animal fonctionne donc essentiellement par association. THORNDIKE a mis au point les premiers tests comparés sur l’intelligence ou la cognition animale. LORENZ, à la suite de VON UEXKULL et TINBERGEN, émet l’idée que l’animal est mû par des « patrons moteurs fixés » de manière génétique. Ce courant éthologiste nie, pour une bonne part, l’idée d’états mentaux chez les animaux. Cette négation intervient fréquemment dans le domaine scientifique par peur de l’anthropomorphisme. Vers la fin du XXe siècle, sous l’impulsion de Donald GRIFFIN, s’est développée l’« éthologie cognitive » qui attribue une vie mentale complexe aux animaux. Inspirées de travaux de PIAGET, BINET ou THORNDIKE, les recherches en psychologie comparative élaborent des tests de cognition comparée, notamment entre l’enfant et les grands singes. Cependant, il semble difficile d’en tirer des conclusions définitives. Les théories cognitives mettent en avant la complexité des apprentissages chez l’animal, « machine à traiter de l’information ». Par ailleurs, l’apprentissage intervient même au niveau de la phylogénèse, apprentissage inné à valeur de survie pour l’espèce.

L’apprentissage permet de s’adapter à l’environnement et à ses changements. La mémoire y joue un rôle crucial en stockant l’information et en la réactivant lors de l’apprentissage. Les animaux disposent des trois catégories de mémoire : à court, moyen et long terme, et même d’une mémoire immédiate supérieure à celle de l’humain. Différentes expériences semblent démontrer une mémoire à long terme chez les animaux. De plus, ils posséderaient la capacité d’élaborer une carte mentale spatiale. Les « propres » de l’homme, critère décisif pour établir l’unicité de l’intelligence humaine, ont tous été mis à mal les uns après les autres. En effet, certains animaux utilisent des outils voire des métaoutils. Ils sont capables d’innovation et même de comportements culturels. Ils utilisent un langage – voire une syntaxe –, même s’il reste contextuel chez les animaux. Ils éprouvent des émotions – plus complexes qu’on ne le pensait, en particulier chez les mammifères. Ils possèdent une certaine forme de conscience – certains parlent ainsi de « sentience », alliant conscience et sensibilité – qui impliquerait une intentionnalité : des objectifs, une protoconscience morale, ou une « agentivité », voire la réelle conscience de soi, qui serait prouvée par le « test du miroir » pour certaines espèces. La « théorie de l’esprit » met en avant que certains animaux sont capables d’attribuer des états mentaux à l’autre. Plus encore, l’empathie, chez un certain nombre d’espèces animales, non seulement les primates, a été prouvée scientifiquement. Des concepts, relevant d’une proto-morale chez les animaux, sont de plus en plus découverts par l’expérimentation scientifique. De même, la projection dans le futur par les animaux apparaît comme réelle. Ils sont en outre capables de catégoriser, de généraliser, de percevoir des relations causales, voire de concevoir l’abstraction. L’animal serait donc capable d’établir un raisonnement ! Sa capacité à l’abstraction lui permet également de savoir compter. Certains sont aussi capables de métacognition : savoir qu’on sait ou qu’on ne sait pas. De même, le jeu est un acte intelligent, car l’animal sait que « c’est pour de faux ». Si l’on cherche à comparer l’intelligence interspécifique, la comparaison du taux d’encéphalisation ne semble pas forcément être le critère déterminant. De multiples caractéristiques physiologiques dans les cerveaux animaux expliqueraient plutôt les différences, même si le fonctionnement cérébral des différentes espèces – dont l’homme – se ressemble. Toutefois, chez l’homme, le néocortex et notamment le lobe préfrontal latéral, s’est considérablement développé, au détriment d’autres zones, ce qui nous donne notamment l’aptitude à la généralisation. A l’inverse, les animaux distinguent tous les détails ; ils sont « hyperspécifiques ». Plus généralement, les découvertes des neurosciences permettent de déterminer des fonctionnements mentaux communs entre l’homme et les autres animaux, mais aussi des spécificités. Par ailleurs, si le concept d’« intelligence » est si difficile à définir c’est peut-être qu’il existe en réalité « des » intelligences et non pas « une » intelligence, définie à partir de critères spécifiquement humains, souvent liés à l’acquisition du langage. De plus, cette intelligence est souvent évaluée dans un environnement spécifiquement humain et orientée pour vérifier une hypothèse préétablie. En ce sens, il semble vain de vouloir comparer les intelligences entre espèces. De plus, il conviendrait également de considérer l’intelligence selon les individus, angle que la science a souvent réfuté par crainte de l’anthropomorphisme, en négligeant ainsi la cohabitation intime entre le propriétaire et son animal domestique.

En ce qui concerne plus spécifiquement les chats et les chiens, ils possèdent eux aussi une mémoire aussi bien à court terme qu’à moyen ou long terme. La mémoire à court terme et notamment la mémoire immédiate est, nous l’avons vu, très développée chez les animaux. La mémoire à moyen terme ou mémoire de travail semble plus importante chez le chien que chez le chat. En revanche, la mémoire épisodique est développée chez les deux. Peu de travaux concernent la mémoire lointaine, mais elle existe indéniablement et même en dehors de compétence linguistique. A l’instar d’autres animaux, le chat serait en outre capable d’établir une véritable carte mentale de son environnement, fondée sur la vue et l’olfaction et sans doute sur le champ magnétique. Le chien doit, lui, mémoriser spatialement le trajet. L’encodage dans la mémoire s’effectue par l’apprentissage. Apprendre permet de s’adapter à son environnement et de modifier son comportement en fonction. Le comportementaliste peut s’appuyer sur les grandes théories de l’apprentissage, en particulier le conditionnement classique ou le conditionnement opérant, fondés sur la propension à l’association de l’animal. On peut utiliser la théorie stimulus-réponse, associée à un renforcement, les renforcements, positifs ou négatifs, les punitions, positives ou négatives, tout en se méfiant des renforcements involontaires et des processus d’instrumentalisation opérés par l’animal. A partir de ces théories d’apprentissage, différentes techniques précises d’apprentissage pourront s’avérer utiles : la facilitation sociale ou apprentissage par imitation, le contre-conditionnement, l’extinction ou déconditionnement, l’habituation, la désensibilisation, l’immersion, le jeu, l’éducation canine. De nombreux facteurs possèdent une influence sur ces mécanismes d’apprentissage, dont il faut tenir compte. Par ailleurs, les capacités cognitives du chien et du chat leur permettent d’apprendre de différentes manières. Ils savent catégoriser, ils sauraient en outre compter. En revanche, ils ne sont pas capables de généraliser ; c’est pourquoi leurs comportements sont si dépendants du contexte. Ils sont cependant capables d’établir des liens entre les événements, par association, en particulier le chien qui « accumule les liens signifiants », et même des liens de causalité. Toutefois, ils ne maîtrisent pas l’abstraction ni la pensée réflexive. Leur pensée est contextuelle. Les travaux d’éthologie comparative placent l’intelligence du chien sur le même plan que celle d’un enfant humain d’un an et demi. Entre chien et loup, ce dernier maîtrise mieux la manipulation des objets. En revanche, le chien a acquis la capacité à solliciter l’aide de l’humain. Peu de travaux existent concernant la mesure comparative de l’intelligence du chat. En outre, chats et chiens maîtrisent la « permanence de l’objet ». Cependant, la capacité du chat et du chien à communiquer avec l’humain serait surévaluée. Ils exprimeraient plutôt une émotion. L’animal ne fonctionne en effet pas comme l’humain. S’il tente de communiquer avec ce dernier, fondamentalement, il ne le comprend pas. Le chien ne cherche continuellement qu’à trouver une position hiérarchique. L’humain utilise prioritairement le langage verbal pour communiquer avec son animal de compagnie, alors que ce dernier décrypte surtout le para-verbal et le non-verbal. L’animal est notamment particulièrement sensible à l’intonation des paroles prononcées. En revanche, sa compréhension des signaux linguistiques semble réelle, même si les chiens ne seraient pas capables de catégoriser les mots comme le font les humains. Cependant, la chienne Sofia, qui utilise un keyboard, semble capable d’apprendre des concepts et de généraliser ! Vivant à nos côtés, le chat et le chien ont appris à nous « décoder ». Ils comprennent ainsi le pointing, mais le chien est le seul à saisir le caractère référentiel du geste. Ils comprennent la direction du regard de l’humain et utilisent eux-mêmes le regard en direction de l’humain. Ils savent que le regard est signe d’attention et de savoir. Les chiens ont acquis la capacité à se connecter à l’être humain, qui est devenue instinctive. Devant leurs capacités exceptionnelles d’adaptation à l’humain, en particulier celles du chien, certains auteurs parlent de leur « humanisation ». Chat et chien ont adapté leurs comportements pour partager notre société et acquérir une véritable identité individuelle. Cependant, le chien reporte ses rapports sociaux sur l’homme et dans une certaine mesure nous « canidifie » donc ! C’est pourquoi c’est à l’humain de comprendre le chien, l’importance de la hiérarchie à ses yeux et de lui octroyer la place qui conviendra à tous, c’est-à-dire celle du dominé. Il n’en reste pas moins que la plasticité comportementale du chien est remarquable. Même si certains auteurs en doutent, la communication du chat et du chien serait bien sémantique et constituerait même un proto-langage. Pourtant nombre d’erreurs de compréhension entre l’humain et ses animaux de compagnie proviennent d’une tendance à l’anthropomorphisme, qui peut aller jusqu’à l’infantilisation ou la réification. Nous ne cherchons pas de cette façon à comprendre la nature de nos animaux. Nous affirmons au contraire notre anthropocentrisme. La dérive anthropomorphique peut avoir des conséquences néfastes, en particulier pour l’animal, qui ne sera pas compris. Nos animaux domestiques ne fonctionnent pas comme des humains. La culpabilité et la jalousie constituent les principaux sentiments anthropomorphiques attribués à nos animaux. Dans le premier cas, l’animal ne va pas faire le lien entre l’acte « interdit » et les réprimandes, mais seulement entre les conséquences de l’acte et ces réprimandes. En ce qui concerne la jalousie, le fonctionnement est très différent chez l’animal et chez l’humain. Il semblerait toutefois qu’une forme de jalousie existe bien chez l’animal. Pourtant les mécanismes neurophysiologiques et psychologiques entre les animaux et l’homme sont très différents. C’est pourquoi il convient a priori d’employer le « canon de Morgan » afin de ne pas intentionnaliser à l’excès les comportements animaux. Toutefois la recherche à tout prix de l’objectivité scientifique a omis de considérer l’influence de l’expérimentateur ainsi que les souffrances expérimentales infligées aux animaux. De plus, l’anthropomorphisme peut aussi s’avérer une voie d’entrée dans la compréhension de l’animal. Ainsi les chats et les chiens posséderaient une « théorie de l’esprit », mais incomplète. Ils interagissent, ont conscience que leurs actes interfèrent avec les actes des autres, mais ne s’interrogent pas sur leurs pensées. Cependant, connectés à nos émotions, chats et chiens auraient développé une sorte de proto-empathie et même une proto-morale avec un certain sens de l’injustice qui a été prouvé chez le chien. Il n’y aurait donc qu’un pas à parler de « conscience ». Selon une idée communément admise, ils n’auraient pas la notion du temps. Or, de récentes expériences prouveraient le contraire. Ils posséderaient une perception du temps, mais différente de la nôtre. En outre, chiens et chats pourraient percevoir l’imminence de la mort, peut-être même en ont-ils une certaine forme de conscience. Il semble toutefois difficile d’attribuer une pleine conscience de soi au chat ou au chien, de leur conférer le statut de « personne », peut-être une « conscience-noyau » selon les termes de DAMASIO. Nos animaux familiers ne trouvent une réelle identité que dans la proximité de vie qu’ils entretiennent avec nous. De ce fait, nous comprenons d’autant mieux la nécessité pour l’humain d’être en phase avec son propre « soi ». Par ailleurs, en tant que mammifères, chien, chat et humain ont des cerveaux physiologiquement très proches et qui fonctionnent de façon similaire. Ainsi le « deuxième cerveau » ou « système limbique » est très présent chez tous les trois, mais chez l’humain le développement des lobes préfrontaux de son néocortex lui permet de relier des émotions, de s’en souvenir et d’éprouver des émotions complexes voire contradictoires. De plus, chez l’homme, le néocortex, siège des fonctions cognitives, est beaucoup plus développé que chez le chat ou le chien et constitue la seule réelle différence entre eux. Néanmoins le fonctionnement cérébral des uns et des autres dépend avant tout de leurs capacités perceptives privilégiées, qui forgeront une perception du monde, un unwelt, très différent selon l’espèce. Chez le chat et surtout chez le chien, l’odorat constitue le sens privilégié qui va créer une vision du monde bien spécifique, ainsi qu’un véritable mode de communication. Le chien – mais aussi le chat – sont capables de détecter des substances internes au corps humain et disposent ainsi d’un véritable « logiciel » olfactif. La vision du chat et celle du chien sont assez similaires, mais très différentes de celle de l’humain. Pour simplifier, même si elle est panoramique et si elle permet de mieux différencier les nuances, on pourrait qualifier la vision diurne de l’animal de moins performante par rapport à celle de l’humain, mais meilleure en ce ce qui concerne la vision nocturne, en particulier celle du chat, ainsi que la vision du mouvement. En outre, le chien et surtout le chat entendent des sons que n’est pas capable d’entendre l’humain. Si les perceptions tactiles du chien, grâce à ses moustaches, sont développées ; celles du chat, et pas simplement grâce à ses vibrisses, sont particulièrement remarquables. L’utilisation différente des sens chez ces deux espèces entraîne donc une interprétation du monde unique selon l’espèce et qui nous est inaccessible. Ainsi l’« intelligence » du chien et du chat doit aussi être considérée à l’aulne de leur unwelt. Enfin, les différences individuelles restent négligées dans les expériences scientifiques. La science nous livre donc une approche sûrement imparfaite de nos animaux. Elle reste cependant la porte d’entrée la plus sûre à leur compréhension, loin d’un ésotérisme mal maîtrisé, et de ce fait hasardeux et dangereux.

Nous ne comprenons pas forcément nos chats et nos chiens, mais nous parvenons néanmoins à communiquer avec d’autres espèces que la nôtre ! C’est absolument incroyable ! Et n’est-ce pas le signe indubitable de leur intelligence ? L’animal me parle, donc il « pense » ! La machine me parle mais ne « pense » pas (encore). Ce n’est qu’une programmation perfectionnée ; elle n’a rien d’« intelligence ». L’animal quitte, (très) lentement mais sûrement, la vision cartésienne, il cesse d’être une machine. La machine n’est pas – encore – un animal, mais le deviendra sûrement – et peut-être pour notre plus grand malheur. Mais je préfère parler à mon chat plutôt qu’à « Alexa », même s’il n’en comprend pas un traître mot… il est néanmoins assez aimable pour me répondre et ainsi me faire croire à ma propre intelligence.

Je suis comportementaliste canin et félin et éducateur canin dans le Loir-et-Cher (41). J’accompagne les propriétaires de chiens et de chats à Vendôme, Blois, Montoire et dans le département, et au-delà.

© Benoît Feltesse, 2026. Tous droits réservés. Toute utilisation ou reproduction, totale ou partielle, interdite sans accord de l’auteur. Articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle

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