Quelles sont les capacités d’adaptation du chien à l’humain et leurs limites ?

Par ses phénoménales capacités d’adaptation, le chien a su adopter le mode de vie de l’homme. Nous verrons cependant que, par méconnaissance souvent, nous surestimons cette faculté, provoquant ainsi une incompréhension fondamentale entre lui et nous

Le chien, en tant que « fidèle compagnon » de l’homme, depuis sa domestication datant a minima de 12 000 ans, a eu largement le temps de se familiariser et de s’adapter à l’être humain. Il a adopté le mode de vie de son « maître ». BUYTENDJIK1 parle même de « l’humanisation » de l’animal domestique, qui partage notre habitat, notre mode de vie, les mêmes situations. Il est sensible à notre voix, nos intonations, nos gestes, au contexte, tout le paraverbal qui entoure le comportement. Ainsi, le « maître » peut indiquer, malgré les paroles prononcées, par leur intonation, s’il s’attend ou non à être effectivement obéi. Le chien peut par ailleurs comprendre la signification de certains mots ou de certains actes.

Cependant, l’humanisation n’est que très partielle : « l’Umwelt (ambiance) de l’humain est très différent de celui de l’animal2 ». En effet les capacités cognitives du chien ne lui permettent de comprendre que très imparfaitement le monde humain. De ce fait, la tentation anthropomorphique qu’ont souvent les propriétaires de chien est une incompréhension fondamentale que ce qu’est un chien. La compréhension du langage humain par le chien n’est que très partielle (50 à 90 mots en moyenne) ; alors que l’humain utilise souvent ce mode de communication avec son animal ! celui-ci comprenant plutôt le paraverbal (mimiques, microsignaux…). Or, cette tentation anthropomorphique voudrait faire de l’animal un humain, alors que nous – d’une intelligence censée supérieure – nous ne cherchons pas à comprendre l’Umwelt de l’animal et nous ignorons les codes canins. Nous cherchons souvent, dans nos comportements à son égard, à faire du chien un humain ! Or nous ne pouvons changer sa nature !

Le chien reporte ses rapports sociaux sur l’homme. Pour le chien – n’en déplaise à certains esprits quelque peu idéalistes – les rapports de dominance sont essentiels. Il ne connaît pas la notion d’égalité hiérarchique (d’ailleurs existe-t-elle réellement ?). Il est nécessaire pour lui de se positionner clairement, en tant que « dominant » ou « dominé », afin de savoir quelle attitude et quels comportements adopter. Or, sans le savoir, nous plaçons constamment notre chien dans une position ambiguë car nous lui montrons – dans ses codes canins – que nous n’assumons pas la position de leader que nous revendiquons. Ainsi, nous lui laissons la place de chef en lui permettant de manger en premier ou de mendier de la nourriture (accès à la nourriture) ; ou l’accès au territoire, en le laissant accéder aux lieux stratégiques (lieux en hauteur par exemple, comme le canapé) ou contrôler les accès (couloirs, sortir en premier). Par ailleurs, c’est nous qui le nourrissons. C’est nous qui le promenons (contrairement à « ses » prérogatives de leader qui sont d’établir les itinéraires du groupe), qui le laissons seul et enfermé, qui le grondons s’il urine sur « son » territoire ou s’il fait fuir le facteur de « son » territoire pour assurer ses fonctions de protecteur…. Etre grondé par un subordonné qui l’a pourtant érigé en leader, quel comble pour notre ami à quatre pattes ! Et quelle source d’incompréhension pour lui. « Un chien placé en position dominante sera frustré de ne pas pouvoir accomplir toutes les tâches qui lui incombent. (…) A l’inverse, un animal qui n’a pas à diriger la meute se sentira en sécurité, puisque ses besoins seront pris en charge »3. De plus le surcroît de stress que demande la position de leader ne sera qu’amplifié si la structure hiérarchique autour de lui n’est pas claire. Le dominant décide aussi des interactions avec ses subordonnés, dans leur déclenchement, leur forme et leur durée ; si c’est le chien qui décide de cela, nous lui donnons encore l’information qu’il est le leader. La situation vécue par le chien auprès de nous est le plus souvent un constant paradoxe, qui finit par être déstructurant pour lui et pour lequel il doit pourtant constamment trouver une réponse adaptée. « Le chien, en situation inconfortable et très anxiogène, va chercher à mettre en oeuvre une stratégie comportementale adaptée afin de retrouver l’équilibre nécessaire à son bien-être. Il est mal, il est stressé, il va chercher à se soulager »4.

De plus, nous reportons nos névroses sur notre animal, lequel, en tant qu’être intuitif et émotif – ou plutôt émotionnel – éponge nos émotions. La succession de ces comportements incohérents et de ces paradoxes sociaux pour le chien vont pouvoir provoquer des comportements adaptatifs divers : hyper attachement, anxiété de séparation, peurs et phobies, fugues, agitations, agressivité et agression, malpropreté, dépressions, comportements stéréotypés, dépression d’involution, syndrome d’hyper sensibilité-hyper activité (HS-HA), hystérie, difficultés liées à la nourriture, cannibalisme, psychosomatie, cacophagie ou PICA, comportements sexuels exacerbés. « Les animaux (…) n’ont à leur disposition que des stratégies animales reposant sur la tentative de résolution de la souffrance vécue par simple adaptation comportementale »5. Le chien n’a pas accès au raisonnement qui lui permettrait de gérer le stress. Il ne peut gérer les incohérences situationnelles qu’il éprouve qu’en s’adaptant psychiquement. « Son équilibre homéostatique (paix intérieure) est en perpétuelle remise en cause. Il subit donc des tensions internes qu’il doit absolument faire baisser pour revenir à un état interne stabilisé » (Bonnefoi, pp.130-131). En ce qui concerne les paradoxes sociaux dont est victime le chien, celui-ci pourra exprimer son « désaccord » par des comportements de désobéissance, de l’agressivité, des fugues, par la maîtrise de la laisse en promenade, par exemple. Comme il a su s’adapter à notre habitat et à notre mode de vie, le chien sait faire propre d’une étonnante plasticité comportementale. Il met en œuvre des comportements adaptatifs pour tenter de résoudre comme il peut ces comportements humains d’un total illogisme de son point de vue et ne pouvant que le perturber et être source de désordres émotionnels. E. TERONI et J. CATTET relèvent ainsi que 25 % des chiens ont des « problèmes comportementaux6 »… dus à l’humain, dans leur écrasante majorité.

Oui, le chien a des capacités d’adaptation – notamment à l’humain – remarquables, mais elles ont tout de même des limites ! Ou alors elles changent de nature. « Vous êtes seul responsable de la qualité de la relation 7», nous fait remarquer Eric BONNEFOI.

1 cité in Dominique LESTEL, Les Origines animales de la culture, Flammarion, 2001, p.258.

2 Dominique LESTEL, Les Origines animales de la culture, op. cit., p.258.

3 Evelyne TERONI et Jennifer CATTET, Le Chien, un loup civilisé, La Griffe, 2004, 2013, p.240.

4 Eric BONNEFOI, Votre chien et vous : heureux ensemble, InterEditions, 2013, p.145.

5 Eric BONNEFOI, Votre chien et vous : heureux ensemble, op. cit., p.125.

6 Evelyne TERONI et Jennifer CATTET, Le Chien, un loup civilisé, op. cit., p.43.

7 Eric BONNEFOI, Votre chien et vous : heureux ensemble, op. cit., p.153.

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